Est-ce qu’elle a son bon sens ?
Est-ce que c’est donc possible de dire ce qu’elle dit ?
Crime et Châtiment, Dostoïevski, 1866
Avez-vous déjà lu un roman qui vous reste à l’esprit des mois durant ? Un roman qui vous donne l’impression d’être là, quelque part entre les lignes, et pourtant tellement à distance ?
Swiss Trash est de ceux qui marquent profondément. Un livre qui ne se lit pas, mais qui se traverse. Addictif, sombre, poétique, introspectif et sensible, ce premier roman de Dunia Miralles, publié en 2000, est devenu un best-seller. Il s’agit d’un témoignage, d’une fiction autobiographique, s’inscrivant dans les années 1990, au cœur de la scène ouverte de la drogue. Entre Genève, La Chaux-de-Fonds et les allers-retours vers Berne – plaque tournante des trafics – l’autrice révèle une Suisse underground, radicalement opposée à la représentation idyllique que l’on s’en fait. L’hyperréalisme et l’irréalisme poussés à leur paroxysme, Dunia Miralles dresse le portrait d’individus dont le quotidien est taché de noirceur, de violence et d’addiction.
Elle raconte l’histoire, ou plutôt les histoires, entrecroisées, de femmes en marge, unies par ce même vide au creux du ventre, ce gouffre existentiel impossible à combler. Cathy, la protagoniste, tiraillée par la culpabilité, traîne la mort comme une ombre, sous un ciel toujours orageux. Gloria, rêveuse naïve, attend désespérément le prince charmant qui viendra la sauver. Milanca, mère yougoslave, cultive un amour maternel aussi possessif que destructeur. Et Marie, quant à elle, s’efface dans l’alcool, écorchée dans sa féminité, alors que Constance, personnage androgyne, incarne une justice implacable contre des hommes impunis – juge d’un chaos dissimulé par le pouvoir. Leurs trajectoires brisées s’entrelacent dans les mêmes pulsions de fuite : hypersexualité, drogue, alcool, obsession. Leurs corps deviennent un champ de bataille, le théâtre d’une guerre entre désir, peur, contrainte, désespoir et quête d’impossible apaisement. Éminemment féministe, le roman de Dunia Miralles met en lumière le combat de ces femmes, avec leurs faiblesses et leurs forces. Elles tombent, se relèvent, se perdent et s’unissent. Ensemble, elles incarnent une solidarité viscérale, presque sauvage. Ces femmes vivent. Mal. Trop fort. Pas assez – asphyxiées par la vie, par les relations, par le passé ressurgissant, elles luttent.
Swiss Trash décortique les prismes de l’amour : toxique, obsessionnel, fantasmé, naïf, perdu d’avance. L’histoire entre Cathy et Drago en est une illustration brute. Une rencontre spontanée, une cigarette tendue – l’union de deux âmes brisées que la vie a laissées sur le carreau. Peut-on vraiment parler d’amour ? Ou de survie ? Noyant leurs chagrins dans la chair de l’autre – liquide jusque dans les veines – cette relation mènera rapidement au cauchemar. Cathy devient peu à peu un objet, un cobaye vidé de lui-même. Intériorisation de la douleur – Swiss Trash est la métaphore d’une prison mentale et physique sans issue. Ce qui semblait être une échappée devient lentement une agonie.
Ce roman est un cri. Un acte de survie. L’échappatoire de Dunia Miralles. Une tentative de reprendre le pouvoir, de dire l’indicible. L’autrice, dotée d’une plume capable de révéler l’insoutenable avec une précision presque chirurgicale, montre ce que l’on préfère taire : les marges, les silences contraints, les existences broyées par leur non-conformité. Mais aussi la volonté tenace de ne jamais renoncer. L’écriture crue, directe et tranchante, se teinte de lyrisme, comme un fil fragile, suspendu au-dessus de l’abîme. Une poésie du néant. Swiss Trash ronge jusqu’à l’os, coupe le souffle et nous plonge dans une misère où toute humanité semble dissoute. On y voit l’humiliation d’une soumission totale pour un shoot, les sacrifices désespérés pour quelques grammes. Les liens, illusoires, reposent sur un faux-semblant de solidarité – une aiguille souillée en signe d’offrande –, tandis que la solitude, elle, s’accroche comme un boulet.
Aberration, espoir et fracas, Swiss Trash est un concentré d’émotions. Un coup de poing au ventre. Une décharge dans le cœur. Dunia Miralles fait de son roman un outil de sensibilisation. Elle donne voix à ceux que la société préfère ne pas voir, à ces existences rongées par la honte et le mal de vivre. Au fil des pages, l’oxygène se raréfie, l’atmosphère devient lourde, saturée, ne laissant aucun répit. Swiss Trash dessine les contours d’un monde parallèle, avec ses codes, ses hiérarchies, ses tragédies. Le lecteur, happé, découvre une Suisse méconnue. Prisonnier à son tour face à ces femmes que l’on voudrait sauver et ces hommes que l’on voudrait arrêter, il n’est qu’un témoin impuissant. Mais dans ce chaos, une lueur d’espoir apparaît enfin, venant finalement bouleverser la trajectoire de l’histoire. Un miracle qui laisse entrevoir une possible délivrance, vulnérable, mais existante, comme une bouffée d’air frais au cœur d’une forêt silencieuse.
Une fin trash, un début trash, une histoire trash.
Un roman noir, plus que nécessaire.

Said Baalbaki, série Mon(t) Liban, 2023
Dunia Miralles, Swiss Trash
Roman noir, Collection obscura, BSN Press, 2025, 200 pages ; CHF 25.00
Disponible à la librairie Forever Livres à Chêne-Bourg
https://foreverlivres.wordpress.com

